Histoires printanières

Chère pousse de séquoia, je t’espère tourbillonnante (et légèrement dorée sur la tranche) en cette fin de saison.

Ce fut, de mon côté, un printemps riche en séances d’écriture et en lectures délicieuses. Cerise sur le gâteau, le mois dernier, j’ai profité de la réouverture des librairies pour faire une commande à la librairie indépendante de ma ville : je viens de récupérer mon butin – de longues heures de papier magique se profilent devant moi et j’en sautille de joie !

C’est l’occasion d’un petit bilan sur Heart Shaped Glasses Theory et je vais te parler de sept histoires qui m’ont marquée durant ce printemps.

On commence avec un titre qu’on ne présente (presque) plus :

La Passe-Miroir de Christelle Dabos

Il s’agit d’une série de fantasy française en quatre tomes, dont le dernier opus est paru en fanfare à la fin de l’année 2019 chez Gallimard. J’ai lu ce tome 4, intitulé La Tempête des Echos, au début du printemps (j’ai attendu un peu quand même, parce qu’après, il n’y en a plus^^). La Passe-Miroir fait partie de ces séries qui détonnent par l’originalité de leur histoire autant que par celle de leur univers ; un univers pétri d’une richesse d’imaginaire foisonnante où s’agencent éléments créatifs, humoristiques, merveilleux et symboliques. L’écriture de l’autrice est à la fois prenante et légère comme une mousse montée en neige. On trouvera dans cette histoire : un monde fragmenté en Arches flottantes, des automates et des oranges, une Victoire, des pouvoirs en forme de griffes et des doigts sans gants, des esprits de famille, étranges créatures qui bercent le récit de leur présence mystérieuse, et une héroïne maladroite, brillante, émouvante qui nous embarque avec elle dans un enchainement de péripéties et de jeux de miroirs, à ne plus distinguer l’endroit de l’envers, la question de la réponse, ni le « je » du « moi » – une lecture pour les férus de contes et de fantasy à la sauce magicolewicarrolesque.

Toutes les lectures qui se suivent ne se ressemblent pas, en voici une d’un goût très différent qui m’avait été recommandée il y a fort longtemps par Amzil-à-la-langue-d’or :

L’allée du Roi de Françoise Chandernagor

Un roman baigné d’Histoire qui nous offre le récit des mémoires imaginaires de Madame de Maintenon, la seconde épouse de Louis XIV : une lecture fascinante, qui ressemble à une biographie historique tant elle est bien documentée et tant la langue maniée par Françoise Chandernagor nous immerge dans la France du XVIIe siècle et le règne du Roi-Soleil. Madame de Maintenon, femme charismatique, séduisante et spirituelle, profondément maternelle sans jamais être mère, humble et fière, éprise de liberté et d’intelligence, cherche et forge sa place dans le monde ; elle nait en prison, épouse le poète Scarron, gravite autour de la cour et des courtisans dont elle va progressivement rejoindre les rangs jusqu’à devenir la préceptrice des enfants royaux et partager le quotidien du roi de France. Si ces mémoires de Madame de Maintenon sont imaginaires, elles ne sont pas romancées, mais d’un très grand réalisme ; ce monde du XVIIe siècle nous apparait certes passionnant, mais d’une dureté aux accents tragiques sous la dorure.

Après la France de Louis XIV, je suis partie explorer d’autres horizons avec :

L’Homme qui savait la langue des serpents d’Andrus Kivirähk

Excellent roman de l’écrivain estonien Andrus Kivirähk : déroutant, intrigant, provocateur, une histoire empreinte de réalisme magique et de légendes scandinaves, à la fois humoristique, mordante, nostalgique et très intelligente, satire sociale qui ne s’ignore pas : on y suit le récit de vie du dernier homme à parler la langue des serpents ; cet homme nait alors que le monde d’avant vit ses dernières heures. A cheval entre deux époques, tiraillé entre la vie dans la forêt (amis reptiles, ours séducteurs, élevages de poux géants, si si… il y a des poux géant fort sympathiques dans cette histoire^^) et la toute nouvelle civilisation moyenâgeuse avec sa stricte division en trois ordres, présentée comme le summum du raffinement, notre narrateur cherche sa place… une place qui n’existe plus. Il est le dernier des siens et possède donc ce point de vue si particulier qui appréhende les avantages et surtout les absurdités de chacune de ces époques, de chacun de ces mondes. Une lecture qui dépayse, ose, amuse, interroge, à mettre entre toutes les mains.

Voici également une étonnante série qui m’a accompagnée, ces mois de printemps :

Le Royaume de Pierre d’Angle de Pascale Quiviger

Cette série d’une autrice Québécoise, à destination d’un public jeune adulte (et adulte tout court pour les amateurs et les amatrices), est toujours en cours de publication en France aux éditions du Rouergue ; le quatrième et ultime tome devrait sortir en 2020. C’est une histoire qui m’a surprise : on y découvre une narration simple, qui pourrait paraitre facile, mais dont l’humour léger, enrobé de douceur et d’une touche poétique, séduit. C’est l’histoire du Prince Thibaut qui, alors qu’il revient d’un long périple en mer tombe amoureux d’une étrangère au passé mystérieux. Il emmène cette jeune femme avec lui dans son royaume de Pierre d’Angle, royaume notoirement pacifique dans lequel il fait bon vivre… sauf que Pierre d’Angle cache un secret, un secret douloureux qui n’épargne aucun des personnages de l’histoire et nous entraine, toujours en douceur, toujours avec tact, dans les abysses. J’ai vraiment beaucoup aimé l’évolution inattendue de cette histoire (dont je me languis de connaitre le point final), la galerie des personnages secondaires qui se tisse et ne cesse de s’approfondir. Sous la simplicité apparente de certaines scènes, il y a des gousses de sagesse, de larges filons d’humanité et des pépites d’émotion.

Je ne peux pas parler de mes lectures printanières sans évoquer :

Mers Mortes d’Aurélie Wellenstein

Roman d’imaginaire profondément engagé, Mers Mortes nous embarque dans un univers post-apocalyptique dans lequel les océans ont disparu et reviennent hanter les survivants. Ces marées ectoplasmiques et mortelles charrient dans leur colère les fantômes des animaux marins qui aspirent l’âme des hommes. Seuls les exorcistes savent protéger les petites communautés humaines qui demeurent encore de ces fantômes : Oural est l’un d’entre eux, il consacre sa vie à combattre les marées, jusqu’au jour où il se fait capturer par Bengale, le charismatique capitaine d’un vaisseau fantôme. Bengale le pousse à rebalayer ses croyances et les nôtres : qui est vraiment coupable de la fin du monde d’avant ? Et quelle voie suivre pour une éventuelle rédemption ? Une histoire coup de poing, menée à tambour battant dans un univers à la fois horrifique et tourné vers la beauté de la vie océane, portée par un duo de personnages principaux dont l’alchimie fait des étincelles jusqu’au point final.

On poursuit les belles découvertes avec :

Face au Dragon d’Isabelle Bauthian

(je confesse un amour immodéré pour cette couverture de Qistina Khalidah)

Face au Dragon est publié par les éditions Sillex dont la démarche participative et l’éthique éditoriale sont de celles qu’on a envie de soutenir. C’est un roman vraiment particulier (dans le sens ‘à part’/’différent’ du terme) : son histoire est particulière, son approche de la narration tout autant. Dès les premières pages, on plonge dans les pensées de Polyxène, jeune fille maladroite, introvertie, complexée et très intelligente, qui questionne, étudie, décortique… tout, et arrive souvent, comme elle le dit elle-même, aux bonnes conclusions : ce bouillonnement intérieur, fragile, curieux, insatiable de l’adolescence est vraiment très bien fichu – on est à la fois submergés, amusés et aspirés dans ce puzzle qui se construit, se déconstruit, se recompose à toute vitesse à l’intérieur de Poly – on y ressent bien (et de manière expérientielle) l’incroyable potentiel de l’adolescence et tout ce qui se forge de la personne à ce moment-là de la vie.

Au-delà de la forme narrative employée ici, l’histoire de Face au Dragon possède un goût tout à fait, là aussi, particulier : Poly se retrouve enfermée dans une île très étrange (et même carrément dangereuse) avec quatre autres jeunes gens, venant chacun d’une époque différente. Ensemble, ils vont devoir résoudre ce mystère que constitue l’île et affronter le dragon qui en est le gardien. L’apprivoisement mutuel de ces personnages aux croyances/connaissances divergentes est l’occasion, clairement assumée par l’autrice, de revisiter de nombreuses thématiques sociales, éthiques et toujours d’actualité. Deux choses m’ont particulièrement marquée : ce macro-personnage complexe, inquiétant, omniprésent de l’île qui tisse son cocon intemporel autour de nos cinq protagonistes ; et les personnalités fouillées, parfois très émouvantes, parfois dérangeantes, jamais manichéennes d’Olri, Ménine, Nigel, Simon et Poly.

Une dernière lecture toute fraîche pour la route, mais pas des moindres :

Ces jours qui disparaissent de Timothé Le Boucher

Première lecture de mon tir groupé en librairie, Ces jours qui disparaissent est un roman graphique de 200 pages : palpitant, esthétique, émouvant, terrible et qui se dévore d’une traite – une pépite. Du jour au lendemain, Lubin, la vingtaine, ne se réveille dans son corps qu’une journée sur deux. Une autre personnalité s’inscrit en contrepoint de sa vie jusqu’à prendre de plus en plus de place, de plus en plus de jours. Ce roman met en scène une quête d’identité qui prend aux tripes et questionne en profondeur la matière de ce qui constitue une vie… Ces jours qui disparaissent nous accompagne longtemps après qu’on ait refermé ce très beau livre-objet des éditions Glénat. Je le recommande chaudement à toutes les amatrices et à tous les amateurs de romans graphiques.

Et comme un bon livre n’arrive jamais seul, au printemps 2020, sept nouvelles étoiles se sont inscrites en filigrane de ma PAL des Temps Avenir :

★ – L’éternité n’est pas de trop de François Cheng – cela fait très longtemps que je souhaite découvrir cet auteur dont j’ai entendu beaucoup de bien ; une excursion chez un certain Grand Piou m’a permis de récupérer plusieurs des ouvrages de cet auteur. Je commencerai par celui-là.

★ – Children of Blood and Bone – Legacy of Orïsha de Tomi Adeyemi, un roman de magie empreint de mythologie d’Afrique de l’ouest et de la culture Yoruba que j’aimerais mieux connaitre.

★ – Moi, Peter Pan et Le Livre Jaune de Michael Roch, aux éditions Mü, dont j’ai entendu parler ; c’est un auteur dont je suis curieuse.

★ – Changer l’eau des fleurs de Valérie Perrin, que j’ai eu envie de lire en écoutant une interview de l’autrice lors du Bibliothon organisé par Bulledop.

★ – The Binding de Bridget Collins qui m’a été chaudement recommandé par The Dearest of Them All (et fraîchement arrivé dans mon butin de la semaine passée !)

★ – Le manga L’Atelier des Sorciers de Kamome Shirahama, au sujet duquel mon Vieux Maître préféré ne tarit pas d’éloge (et dont j’ai reçu d’ores et déjà les trois (très beaux) premiers volumes).

★ – Je voudrais également explorer la collection Exprim’ de Sarbacane qui m’intrigue beaucoup au travers de ces quatre romans : Bordeterre de Julia Thévenot, Des astres de Séverine Vidal, Les Petites Reines de Clémentine Beauvais et Falalalalalalalala d’Emilie Chazerand.

Un programme réjouissant en perspective !

Je te laisse sur un rayon de lune et le bruit des pages qui se tourne, chère pousse de séquoia, lumière sur ta journée !

Siècle

6 commentaires sur “Histoires printanières

  1. domi dit :

    Mers Mortes, quelle claque ! J’ai les romans de C Dabos sur ma PAL depuis un bon moment, j’y repenserai. Et j’ai l’homme qui parlait la langue des serpents aussi sur ma PAL. Tant de livres…

    • Siècle Vaëlban dit :

      Oui, tant de livres et si peu de temps… les PAL sont des êtres expansifs qui n’en finissent jamais de grandir et de se transmuter. ;)

  2. Roanne dit :

    Oh, bon sang, tu as lu L’allée du Roi ? Je crois que je l’ai lu dans les années 90’s, après avoir vu le téléfilm qui en avait été tiré… ^^ ça me rappelle ma jeunesse.
    Bon, il faudra vraiment que je me plonge dans le dernier tome de La passe miroir, faut juste que je dépasse mon appréhension.

    (sinon, hâte de savoir ce que tu penseras de L’atelier des Sorciers, c’est un coup de cœur pour moi, d’ailleurs j’ai acheté le 6ème tome, qui vient juste de paraître, aujourd’hui même)

    • Siècle Vaëlban dit :

      Oui, j’ai lu l’allée du Roi, mieux vaut tard que jamais. ;) Pour le dernier tome de la Passe-Miroir, peut-être attendre le moment où ça te parait évident que c’est LE moment ‘Tome 4 de la Passe-Miroir’ ? J’ai lu les trois premiers tomes de l‘Atelier des Sorciers (et j’ai commandé les trois suivants en librairie) : c’est frais, touchant, pétillant et je suis fan de Kieffrey. <3

      • Roanne dit :

        Ah, j’ai bien faire de repasser par ici, sinon j’aurai manqué ta préonse !
        J’aurais dû me douter que tu apprécierais toi aussi « L’atelier des Sorciers »… j’aime beaucoup la façon dont les liens se tissent entre les ados. Kieffrey a encore pas mal de choses à dévoiler, on le sent dans le tome 6, j’ai hâte d’en savoir plus ! (mais j’avoue que c’est pour son ami commerçant que je craque le plus personnellement, ne cherche pas… :D ).
        Sinon, pour le 4ème Passe-Miroir, tu as tout compris, j’attends que ce soit le moment, que le lire me paraisse comme une évidence. En attendant, j’ai préféré lire le dernier Naomi Novik, « La fileuse d’argent », et j’ai adoré (peut-être pas autant que « Déracinée », mais quand même, je l’ai plus dévoré que lu…).

        • Siècle Vaëlban dit :

          Je ne cherche pas, je ne cherche pas… ^^ J’ai décidément un faible pour Kieffrey qui dissimule bien des secrets, c’est sûr. J’aime notamment sa relation avec ses élèves, hyper bienveillante. Merci pour la référence : je ne connais pas Naomi Novik, du coup, hop, je l’ai notée dans ma PAL comme une autrice à découvrir. Et c’est adorable d’être repassée par ici, je te fais des bises toutes dorées du matin.

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